__notes du 23 06 18

 

[flux] avec une chaîne d’infos en continu, difficulté de tout prendre en notes à mesure, flux trop rapide, enchaînements trop rapides, pas d’autre choix que de noter des phrases incomplètes, ce qui reste stable est souvent fait d’expressions toutes faites (ce que l’on va noter plus facilement), mais la vitesse du flux donne une impossibilité de recul, l’impossibilité de critiquer la forme avec laquelle l’information est dite/présentée – cette impossibilité de réaction face à la rapidité du flux ne se voit pas d’entrée, car à plusieurs reprises on requiert notre parole (« vos commentaires, vos réactions ») – ce n’est pas la profusion d’informations qui cause souci, car l’éventail est au final limité et toujours identique, l’émetteur répétant les mêmes titres en continu – c’est bien la rapidité du flux qui est étonnante, elle provoque une sorte d’impossibilité de réaction construite (à comparer avec le rythme des phrases des journaux télévisés d’il y a quinze ou vingt ans avec le site de l’ina) – la rapidité de débit de la parole annihile l’impression qu’on peut avoir en l’écoutant que ce n’est qu’un point de vue parmi d’autres possibles, le choix de l’angle décidé par l’émetteur disparaît – beaucoup de données chiffrées, de pourcentages, qui accentuent cette volonté du discours de se présenter comme neutre, non affectif alors que le lexique est affectif (« x renonce », x menace de », « x espère ») – message contradictoire aussi, avec un défilant d’auto-promotion qui dit refuser le sensationnel, et la présentation de faits  sensationnels (utiliser comme sujet une « vidéo virale ») – les enchaînement rapides d’un thème à l’autre effacent (sur le même rythme soutenu) une possible échelle de valeur, chaque information traitée avec les mêmes outils, que ce soit une gifle qui fait polémique ou des centaines de morts dans un attentat (la violence exposée est mise à niveau, toutes les violences égales) – sans la possibilité d’examiner calmement ce qui est dit / de quelle façon c’est dit, il y a peut-être pas trente-six façons de réagir – deux hypothèses : soit on écoute en attendant qu’un sujet nous intéresse, c’est-à-dire sans écouter, comme un bain de langage qui ferait berceuse (auquel cas, aucune information pour nous), soit on est happé par des piques d’intensité émotives (scandalisé, énervé, rassuré) qui répondent au lexique émotif employé, sans réelle conscience de ce que ceci provoque cela, en fait sans avoir d’éclaircissements, ni sur le fonctionnement du monde ni sur son propre fonctionnement, car c’est le cerveau reptilien qui carbure – d’où grande difficulté de prendre de la distance, et même tout simplement d’apprendre, de découvrir ce qui se passe – les données rapides s’accumulent rapidement (peur que cela donne au final et sans qu’on puisse le pointer du doigt directement un « c’était mieux dans le temps, on n’avait pas tout ça« , qui fasse qu’on se rétracte, débouche sur un repliement de la pensée, une non-ouverture, un enfermement)
(hypothèse tirée par les cheveux : le langage ayant sa part fasciste (Roland Barthes), l’excessive rapidité avec laquelle les événements du monde sont énoncés, exposés, provoquerait une droitisation de la pensée, en tout cas l’accélération de cette droitisation, d’où une faim de retrouver une rassurante rigidité (ordre, patrie, uniformes à l’école) et, en pendant, la  peur d’être envahi (peur du chaos) et les bateaux de réfugiés en mer qui tournent en rond sans pouvoir accoster, au mépris de la plus simple humanité ?)
[matériau] faites le test vous-mêmes : lorsqu’on commence à tenter de noter ce qui s’entend, il y a un moment de presque sidération devant l’invisible rendu visible par l’écrit – sidération aussi devant la masse de données disponibles, c’est comme entrer dans une quincaillerie géante, dans des bacs des milliers de petites pièces mécaniques, pistons, boulons, leviers, vis, engrenages, cela s’assemble selon une fiche technique qui se réécrit selon chaque source, à chaque nouvelle minute, on assemble ces pièces en les retranscrivant, cela fabrique une sorte d’outil qu’on ne sait pas nommer, dont on n’est pas très sûr de bien savoir à quoi il sert, mais dont on sait qu’il était là avant, déjà proposé, déjà en action bien avant qu’on le prenne en main, et qu’il influence la réception, la perception – on sent que son utilisation, parce qu’elle se fait très discrètement, ne sera pas forcément « éthique », car pas forcément examinée ou mise devant ses contradictions ou ses dérives