carnet de bord – impressions

 

 

__notes du 18 06 18

[météo] les nuages/orages/précipitations nous menacent, nous suivent (donc nous traquent), lexique de l’inquiétude, il faut résister (bataille) contre l’instabilité du temps, la douceur et la sérénité désirées se trouvent dans le sec et ensoleillé – peu écologique et peu logique quand un message contradictoire nous expliquera un autre jour que les nappes phréatiques sont dangereusement basses
[sport] particularités marquées pour chaque activité, le cyclisme épreuve /souffrance /chemin de croix, le football lyrisme /coup d’éclat /héroïsme, le tennis solitude /concentration /imprévisibilité 
[pub] injonctions évidentes (sans surprise) et pendant le déversement continu (tv achat), conversation amicale « mes amis », « je suis comme vous » et la non-singularité célébrée « tout le monde est comme ça » (trop gros, pas assez musclé etc), la norme à atteindre sous-entendue constamment, couple échec/réussite répété (nous sommes en échec face à la norme mais nous pouvons réussir), pour cela la solution passe dans la volonté et l’équipement très moderne et très singulier (donc le singulier permet d’entrer dans le non-singulier ?)
[brèches] textes obtenus pas systémiques pourtant, il y a télescopages, inattendus – la langue est matériau humain, sa mécanique, même sous contrôle des émetteurs, peut se gripper, il y a des failles, ce qui donnent à certains passages des côtés surréalistes, comiques, poétiques 

__notes du 19 06 18

[périodicité] décider d’un rythme de publications, trois jours par semaine, lundi, jeudi, samedi, pas forcément calqué sur le rythme de prises de notes plus chaotique
[semblant de lucidité] choisir d’écouter tel ou tel émetteur donne déjà des indices, est orienté (et dévoile aussi celui ou celle qui fait ce choix) – choisir de conserver tel ou tel passage de prise de notes dévoile, en plus de ce qui est entendu, celle ou celui qui choisit – focaliser sur le langage perçu : mouvement double, avec attention vers l’au-dehors & prise de conscience interne

__notes du 23 06 18

[flux] avec une chaîne d’infos en continu, difficulté de tout prendre en notes à mesure, flux trop rapide, enchaînements trop rapides, pas d’autre choix que de noter des phrases incomplètes, ce qui reste stable est souvent fait d’expressions toutes faites (ce que l’on va noter plus facilement), mais la vitesse du flux donne une impossibilité de recul, l’impossibilité de critiquer la forme avec laquelle l’information est dite/présentée – cette impossibilité de réaction face à la rapidité du flux ne se voit pas d’entrée, car à plusieurs reprises on requiert notre parole (« vos commentaires, vos réactions ») – ce n’est pas la profusion d’informations qui cause souci, car l’éventail est au final limité et toujours identique, l’émetteur répétant les mêmes titres en continu – c’est bien la rapidité du flux qui est étonnante, elle provoque une sorte d’impossibilité de réaction construite (à comparer avec le rythme des phrases des journaux télévisés d’il y a quinze ou vingt ans avec le site de l’ina) – la rapidité de débit de la parole annihile l’impression qu’on peut avoir en l’écoutant que ce n’est qu’un point de vue parmi d’autres possibles, le choix de l’angle décidé par l’émetteur disparaît – beaucoup de données chiffrées, de pourcentages, qui accentuent cette volonté du discours de se présenter comme neutre, non affectif alors que le lexique est affectif (« x renonce », x menace de », « x espère ») – message contradictoire aussi, avec un défilant d’auto-promotion qui dit refuser le sensationnel, et la présentation de faits  sensationnels (utiliser comme sujet une « vidéo virale ») – les enchaînement rapides d’un thème à l’autre effacent (sur le même rythme soutenu) une possible échelle de valeur, chaque information traitée avec les mêmes outils, que ce soit une gifle qui fait polémique ou des centaines de morts dans un attentat (la violence exposée est mise à niveau, toutes les violences égales) – sans la possibilité d’examiner calmement ce qui est dit / de quelle façon c’est dit, il y a peut-être pas trente-six façons de réagir – deux hypothèses : soit on écoute en attendant qu’un sujet nous intéresse, c’est-à-dire sans écouter, comme un bain de langage qui ferait berceuse (auquel cas, aucune information pour nous), soit on est happé par des piques d’intensité émotives (scandalisé, énervé, rassuré) qui répondent au lexique émotif employé, sans réelle conscience de ce que ceci provoque cela, en fait sans avoir d’éclaircissements, ni sur le fonctionnement du monde ni sur son propre fonctionnement, car c’est le cerveau reptilien qui carbure – d’où grande difficulté de prendre de la distance, et même tout simplement d’apprendre, de découvrir ce qui se passe – les données rapides s’accumulent rapidement (peur que cela donne au final et sans qu’on puisse le pointer du doigt directement un « c’était mieux dans le temps, on n’avait pas tout ça« , qui fasse qu’on se rétracte, débouche sur un repliement de la pensée, une non-ouverture, un enfermement)
(hypothèse tirée par les cheveux : le langage ayant sa part fasciste (Roland Barthes), l’excessive rapidité avec laquelle les événements du monde sont énoncés, exposés, provoquerait une droitisation de la pensée, en tout cas l’accélération de cette droitisation, d’où une faim de retrouver une rassurante rigidité (ordre, patrie, uniformes à l’école) et, en pendant, la  peur d’être envahi (peur du chaos) et les bateaux de réfugiés en mer qui tournent en rond sans pouvoir accoster, au mépris de la plus simple humanité ?)
[matériau] faites le test vous-mêmes : lorsqu’on commence à tenter de noter ce qui s’entend, il y a un moment de presque sidération devant l’invisible rendu visible par l’écrit – sidération aussi devant la masse de données disponibles, c’est comme entrer dans une quincaillerie géante, dans des bacs des milliers de petites pièces mécaniques, pistons, boulons, leviers, vis, engrenages, cela s’assemble selon une fiche technique qui se réécrit selon chaque source, à chaque nouvelle minute, on assemble ces pièces en les retranscrivant, cela fabrique une sorte d’outil qu’on ne sait pas nommer, dont on n’est pas très sûr de bien savoir à quoi il sert, mais dont on sait qu’il était là avant, déjà proposé, déjà en action bien avant qu’on le prenne en main, et qu’il influence la réception, la perception – on sent que son utilisation, parce qu’elle se fait très discrètement, ne sera pas forcément « éthique », car pas forcément examinée ou mise devant ses contradictions ou ses dérives

__notes du 26 06 18

[citation (Kenneth Goldsmith, L’écriture sans écriture]« Parfois, par simple reproduction non-interventionniste de textes, nous parvenons à débrouiller ou éclaircir des problèmes politiques d’une façon plus efficace que par la critique conventionnelle. Si nous souhaitons critiquer le globalisme, par exemple, une réponse par l’écriture sans écriture consistera à dupliquer et recontextualiser la transcription d’un sommet du G8 refusant de ratifier le contrôle des menaces climatiques et cela en révélera bien plus que ne saurait le faire un éditorial de presse. Laisser le texte parler par lui-même : dans le cas du G8, ils se détruisent eux-mêmes en étalant leur propre stupidité. Et moi, j’appelle cela poésie. »

__notes du 01 07 18

[idées reçues] ce « recopiage », est un travail de déplacement, à la fois sur la parole (retranscrite, elle perd les paramètres qui la caractérise, la source, le ton de la voix, et gagne peut-être en clarté, ou c’est comme si on lui avait enlevé des vêtements) mais aussi un déplacement de soi : quand je m’attends à telle ou telle production de texte – avant de me mettre à noter, et en jugeant d’après ce que je sais de la source sans la connaître réellement – je me retrouve surprise – le matériel humain est compliqué – il y a de l’imprévu et des idées reçues à reconsidérer – c’est double : d’un côté la clarté des messages apparaît de façon plus violente, et de l’autre se voient des failles, des nœuds, ce qu’on attendait pas, mais à chaque fois dans les deux cas, il s’agit de révélations
[difficultés] c’est parfois extrêmement difficile avec certaines sources (pour le dire sincèrement, cet exercice avec une émission des Grosse Têtes est une quasi douleur physique – pas tant que c’est vulgaire, humour tellement bas de gamme que pas très sûre que le mot « humour » soit adapté – surtout que sous cette crasse qui se veut légère (ça mange pas de pain dirait l’autre), c’est marteaux et clous qui enfoncent des idées formatées, prédigérées, sans conscience d’agir, alors que ça lamine profond, autant qu’une pub cocacola) – et difficile aussi de réaliser (admettre, entériner) que cette vulgarité très visible une fois mise à plat est aussi conservatrice qu’un costume cravate des plus soignés

__notes du 07 07 18

[révélations] il manque quelque chose dans ce « recopiage » : les intonations – manque qui m’est apparu brusquement dans avec le texte [17 22] où, vers la fin, l’animateur (homme) imite une femme avec un « il faut que j’aille chez le coiffeur » maniéré, offensant, car il est bien connu qu’une femme pressée l’est parce qu’elle doit aller chez le coiffeur – aussi, toujours avec ces mêmes notes, moi qui pensait que radio nostalgie était une entreprise pépère, plutôt pacifique, de vieilles chansons pour qu’on se souvienne des jeunes années, mais non: il y a là un travail de sape, des injonctions contraires où un message et l’inverse de ce message sont délivrés avec la même intensité, soyez libres / soyez différents, c’est gratuit / c’est payant, le tout avec une vision des interactions très caricaturale, genrée, puisque vous êtes tous uniques / tous pareils – aussi mon étonnement que ce type de discours participe d’une sorte de crasse mentale (pour le dire vite), alors que j’attendais un flux plutôt robinet tiède, conciliateur (mais c’est très agressif comme discours finalement)

__notes du 30 07 18

[comprendre] très interpellée par le texte qui paraît ce jour, transcription de la chaîne de tv voyance : si j’avais voulu faire un pastiche sans jamais avoir regardé cette chaîne, j’aurais sans doute écrit ce qui en ressort, au mot près (« je suis seule – vais-je rencontrer quelqu’un  ? – oui mais pas tout de suite – vous pouvez me donner plus de détails ? – ah désolé, nous n’avons plus le temps »), comme si le cliché prenait la place du réel, sauf que c’est bien réel, et que derrière le cliché c’est de la vraie peine et des vraies larmes – à moins que ces peines et ces larmes soient fabriquées de toutes pièces, générées et encouragées par les clichés (sexistes aussi : « sortez, allez chez le coiffeur et vous verrez que vous ne serez plus seule »), seule façon d’organiser le monde, mentalement, concrètement – c’est comme visiter une usine de tupperwares, toutes les boîtes et tous les formats sont disponibles et nous sommes dedans
[la masse]  réaliser aussi que c’est la masse des textes qui fera sens, peut-être sens (ça n’est pas certain) – réaliser que ma façon de noter déforme beaucoup et que je dois m’astreindre à plus de précisions non émotionnelle – réaliser en même temps que la parole est émotionnelle, toujours, même si ce sont les cours de la bourse (et peut-être encore plus, le vocabulaire de l’émotion dans le discours économique, c’est quelque chose) – réaliser que je ne saisis que la surface des choses, un peu comme un peintre s’échine à reproduire les différentes teintes de la mer sans rien savoir de ce qui se trouve dessous – c’est la masse de textes qui donnera peut-être des réponses, couplée au sérieux accordé à l’exercice, couplé à la recherche de cibles diversifiées (naturellement je me tourne davantage vers les chaînes et les radio d’infos, peut-être contrer cette facilité-là)

__notes du 06 08 18

[animaux-humains] les commentaires en voix off des documentaires animaliers sont réellement parlants : une partie reste scientifique (descriptions, statistiques, biologie, migrations, reproductions etc), mais elle est commentée/augmentée par une autre partie qui prend beaucoup plus de place, complètement imbibée de tout le vocabulaire du sentiment – les postures animales sont « fières », « admirables », « inquiètes » etc, c’est à chaque phrase un dosage fort d’anthropomorphisme – c’est à se demander pourquoi semblent si neuves les études scientifiques prouvant que l’animal est capable de ressentir des sentiments (souffrance, stress) puisqu’ils sont présentés sous cet angle du sensible – ou bien, c’était une réquisition, le commentaire confisquait la sphère du sensible pour qu’elle reste propriété de l’humain regardeur ? – en tout cas, quelque chose est dévié là-dedans, il y a une forme de méconnaissance de ce qu’est la sensibilité autre, à mon avis un animal peut ressentir inquiétude, souffrance, sans être réduit aux rôles catégoriels humains (par exemple la fierté ou l’arrogance) – autre remarque : quand l’empathie est convoquée, elle peut s’inverser, quand la peur est convoquée (devant un prédateur tueur), elle peut se transformer en attendrissement (le prédateur veut nourrir ses petits) – c’est un sentimentalisme très élastique, qui fictionnalise encore plus les images – les images s’exonèrent ainsi de leur futur, pas de prospectives sur l’avenir des animaux filmés autrement que dans la sphère du sensible (ils vont disparaître, nous les humains sommes inquiets), pas d’état des lieux qui modifierait les regards
[la campagne] c’est un endroit singulier, pittoresque et rempli d’anecdotes savoureuses, on y va pour se dépayser, pour oublier, se libérer, c’est comme un grand savon pour la tête – les descriptions, quand elles touchent au social, s’arrêtent rapidement – si le patrimoine industriel est visité cela restera sous l’angle « singulier pittoresque et rempli d’anecdote dépaysement oubli », il n’y aura pas de mise en perspectives sociales ou politiques, comme s’il ne fallait pas nous ennuyer avec des choses trop sérieuses (et on regarde ces choses très sérieuses, chevalets de mines, photos en noir et blanc de mineurs d’ardoises) comme on regarde les reportages animaliers, avec une sorte d’empathie sensible qui ne tirera pas de conclusions, qui ne fait pas état des lieux pour construire le futur – quelque part, que ce soit avec les animaux ou les campagnes, il n’y a pas de futur, ou bien il est complètement imprévisible, comme si nos choix d’humains (notre conscience ?) n’intervenaient jamais